Les fondations
Lire un PER à la BRVM
Sur la cote d'Abidjan, au 3 août 2026, une banque se paie 4,5 fois son bénéfice annuel. Une autre, du même groupe régional, se paie 72 fois le sien. Seize fois plus cher, pour le même métier, sur le même marché.
Ces deux nombres sont des PER. Bien lus, ils racontent deux histoires très différentes. Et aucune des deux n'est « cette action est chère, fuyez » ni « cette action est bradée, achetez ».
Ce que mesure un PER
PER veut dire price-earnings ratio, le rapport entre le prix et le bénéfice. Le calcul tient en une ligne : on divise la valeur boursière totale d'une société, sa capitalisation, par son bénéfice net annuel.
Le résultat se lit en années. Un PER de 10 signifie que vous payez aujourd'hui dix années du bénéfice actuel. Si la société versait chaque année tout son bénéfice à ses actionnaires, sans croître ni décliner, il vous faudrait dix ans pour récupérer votre mise.
Prenez Sonatel, la plus grosse capitalisation de la place. 2 905 milliards FCFA en Bourse, 311 milliards de bénéfice net en 2025. Le rapport fait 9,3. Vous payez Sonatel un peu plus de neuf années de son bénéfice actuel.
Le paysage : la moitié de la cote entre 7 et 17
Sur les 47 sociétés cotées à la BRVM, 23 ont publié un résultat net assez récent pour permettre un calcul propre. Voici où elles se situent.

La médiane est à 13. La moitié de ces sociétés se paie moins de treize années de bénéfice, l'autre moitié davantage, et la plupart tiennent entre 7 et 17. Restent les deux extrêmes. On y vient.
Un mot d'abord sur les 24 sociétés absentes du graphique. Elles ne sont pas cachées. Leur dernier résultat net publié est simplement trop ancien pour qu'un PER veuille encore dire quelque chose. Il faut connaître cette particularité de notre marché : les publications arrivent tard, parfois très tard. Un PER calculé sur un bénéfice vieux de trois ans n'est pas une mesure, c'est un souvenir. Quand une donnée manque, mieux vaut l'écrire que l'inventer.
Un PER bas n'est pas un cadeau
Tout en bas du graphique, Ecobank ETI, à 4,5 fois son bénéfice. La maison mère du premier réseau bancaire panafricain, cotée à Abidjan, pour moins de cinq années de résultat. Sur le papier, l'affaire du siècle.
Le marché n'est pas idiot. Il est méfiant. Un PER bas dit que les acheteurs exigent une décote, et une décote a toujours ses raisons : un bénéfice gagné dans des devises qui se déprécient, une structure complexe, un historique qui a laissé des traces. Le PER vous apprend que le marché se méfie. Il ne vous dit pas si cette méfiance est excessive. C'est là que le vrai travail d'analyse commence.
Le cas d'école : un cours qui double pendant que le bénéfice s'effondre
En haut du graphique, BOA Niger, et son PER de 72.
Ce chiffre s'est construit par les deux bouts. Au numérateur, le cours, qui a plus que doublé en un an (+112 %). Au dénominateur, le bénéfice : 1,5 milliard FCFA au dernier exercice publié, quand ses banques sœurs du même groupe, cotées sur la même place, gagnent entre 16 et 22 milliards. Le bénéfice de BOA Niger a fondu dans un contexte national que chacun connaît. Son cours, lui, a flambé.
Un PER de 72 se traduit ainsi : le marché paie soixante-douze années du bénéfice actuel. Personne n'achète réellement ça. Ce que les acheteurs paient, c'est un pari. Le pari que ce bénéfice est temporairement écrasé et qu'il reviendra à son niveau d'avant. Si le résultat remontait à 15 milliards, le PER retomberait à 7, dans la moyenne basse du secteur.
Le PER ne dit pas si ce pari est bon. Il dit ce que le marché croit, et avec quelle force. À 72 fois le bénéfice courant, la croyance est puissante, et le prix d'entrée ne pardonnera aucune déception. Lire un PER, c'est exactement ça : traduire un nombre en croyance, puis se demander si la croyance est fondée.
Trois questions avant de citer un PER
De quand date le bénéfice ? Un PER assis sur un résultat vieux de trois ans ne mesure rien. À la BRVM, cette seule question élimine la moitié de la cote. C'est ennuyeux, mais c'est la réalité, et un investisseur sérieux fait avec.
Ce bénéfice est-il normal ? Un bénéfice écrasé gonfle le PER, on vient de le voir avec BOA Niger. Un bénéfice exceptionnellement haut fait l'inverse. Le PER compare un prix d'aujourd'hui à un bénéfice d'hier ; quand hier était anormal, le ratio ment.
Et comparé à quoi ? Un PER seul ne dit rien. Il prend son sens face aux pairs du même secteur, face à la même société il y a cinq ans, face au marché entier. Une banque à 15 sur une cote dont la médiane bancaire avoisine 14, c'est un prix normal, pas une anomalie.
Le PER n'est ni un verdict ni un signal d'achat. C'est une question bien posée : qu'est-ce que ce prix suppose, et est-ce que j'y crois ? Les prochains articles de cette rubrique aideront à y répondre. Le dividende d'abord, car sur cette place, c'est lui qui paie.
Méthodologie. PER = capitalisation boursière au 3 août 2026 divisée par le dernier résultat net annuel publié. Les 24 sociétés sans résultat récent publié sont exclues plutôt qu'estimées. Données : cote BRVM, publications des émetteurs. Les données du graphique sont disponibles en CSV avec cet article.
Cet article est une analyse d'information generale, produite a partir de donnees publiques. Il ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation, ni une sollicitation. Les marches comportent des risques de perte en capital. Bantan Capital peut detenir ou non les valeurs mentionnees.